BRIN D'HISTOIRE - Congo : une querelle de nom

Mfumu Saint Eudes a posté ce jour dans "Les Dépêches de Brazzaville" un intéressant article qui nous éclaire un peu sur les raisons de la dérangeante homonymie des deux pays qui se partagent les berges du fleuve Congo.

BRIN D'HISTOIRE - Congo : une querelle de nom

 

Le 30 juin, la République démocratique du Congo fêtera le 52e anniversaire de son accession à l'indépendance. Depuis cinquante ans, les relations entre les deux Congo, Congo Kinshasa et Congo Brazzaville, ont souvent été tumultueuses. Dès 196O, c'est le nom Congo qui les oppose. On sait qu'avec la Communauté, le 28 novembre 1958, le Congo est passé du statut de Territoire du Moyen-Congo à celui de République du Congo. Puis, il accède à la souveraineté nationale sous cette appellation, après l'échec de l'Urac (Union des Républiques d'Afrique centrale), la veille de l'indépendance. La création de l'Urac, envisagée comme modalité d'accession unitaire à l'indépendance par le Tchad, l'Oubangui-Chari, le Gabon et le Congo, a avorté du fait de la rétraction du Gabon et du Congo. Essentiellement, pour des raisons de souveraineté nationale. L'Oubangui-Chari hérite du nom République Centrafricaine, chère à Barthélémy Boganda qui nourrissait, pour l'Afrique centrale, le voeu d'une république unique.

Avant cela, de l'autre côté du fleuve, au congrès de Luluabourg du 7 avril 1959, le MNC (Mouvement nationaliste congolais) de Patrice Lumumba avait pris une motion relative à la dénomination du Congo-Belge. Le nouvel État, à son accession à l'indépendance, s'appellera République du Congo. La réaction du Congo Brazzaville ne se fait pas attendre.

C'est le début d'une querelle de nom qui durera plusieurs mois. En effet, l'Assemblée nationale, sous la direction de son président, Marcel Ibalico, demande au gouvernement, par tous les moyens de droit, d'empêcher ce qui apparaît comme un hold-up. Comme l'écrit « La Semaine Africaine » dans son n° 4O9 du 3 juillet 1960, devant la situation créée par l'ex-Congo-Belge qui s'est affublée sans façon de l'appellation « République du Congo », l'Assemblée nationale du Congo (ancien Moyen-Congo) a donné carte blanche au président de la République, l'abbé Fulbert Youlou, pour contacter le général de Gaulle afin de défendre sa position intangible et sa souveraineté. Le 26 juin 1960, en conseil des ministres, l'ex-Congo Belge décide de donner le nom de la République du Congo à ce pays. Le 28 juin, l'abbé Fulbert Youlou adresse le télégramme suivant à son homologue Joseph Kasa-Vubu : « Mon gouvernement s'oppose [...] formellement à votre proposition. Il est convaincu qu'en raison des liens fraternels et d'amitié qui doivent présider à nos relations, le gouvernement de Léopoldville se fera un devoir de reconnaître nos droits définitivement acquis à cette appellation ». Le 30 juin 1960, l'ancien Congo-Belge accède à l'indépendance sous la dénomination République du Congo.

Stéphane Tchitchelle, ministre de l'Intérieur du Congo-Brazzaville et ministre des Affaires étrangères, a pourtant ferraillé sur toutes les tribunes pour qu'il n'en fût pas ainsi, comme ce 20 septembre 1960, lors de l'admission de la République du Congo-Brazzaville à l'Organisation des Nations unies, au cours de la séance inaugurale. Au sujet de l'admission presque concomitante des deux Congo à l'ONU, Stéphane Tchitchelle, dans une déclaration, le 27 septembre 1960, rappelait l'antériorité de la dénomination de République du Congo et ajoutait que «sans tenir compte de cette antériorité indiscutable, le président du MNC (Mouvement national congolais), j'ai nommé M. Lumumba, manifestait dès le début de 1960, l'intention de donner à tout ou partie du Congo, dès son indépendance, le titre de République du Congo. Ce qu'il faisait de nouveau le 23 septembre à la tribune dans son discours à l'occasion de l'admission de la République du Congo à l'ONU ». De cette saga onomastique, force est de constater que les lignes de défense n'ont guère bougé, chaque pays campant sur ses positions. Ainsi va le Congo dans sa bipolarité. Ce conflit inaugural sera suivi d'autres plus ou moins graves. Mais quelle que soit la situation de tension entre les gouvernements, la vie quotidienne des deux côtés du fleuve a toujours suivi son cours, sauf entre les deux villes les plus proches du monde où le trafic fluvial a souvent subi les contrecoups de différents conflits qui ont émaillé les relations.

De façon récurrente se produisaient des heurts d'incompatibilité entre les dirigeants des deux pays. Souvent le peuple a trinqué. L'un des plus graves est celui que nous avons traité dans brin d'histoire : l'expulsion des « Brazzavillois » vivant en République démocratique du Congo et singulièrement à Kinshasa. C'est cet événement qui a mis pendant longtemps à mal l'avenir des relations entre les deux pays qui devenait sombre, plus sombre au fil du temps. Après la Seconde Guerre mondiale, de Stettin à Trieste, selon la formule de Churchill, un rideau de fer tombait sur l'Europe. La guerre froide entre alliés d'hier succédait à la guerre à Hitler. Deux visions du monde, du fait de la guerre froide, se trouvaient en confrontation.

Les relations entre les deux Congo épousaient les contours de cette géopolitique mondiale. Elles sont devenues même de plus en plus tourmentées, en 1964, après le congrès constitutif du MNR (Mouvement nationaliste de la révolution). Le Congo optait officiellement pour le marxisme-léninisme. Dans ces temps des idéologies triomphantes, toute contrariété de bon voisinage devenait une contradiction antagoniste qui s'exprimait à travers une guerre de mots carnassiers.

Heureusement. Hormis quelques escarmouches, rares au demeurant, dieu merci, les hommes politiques des rives du fleuve Congo ne sont pas comme Arès, le preneur des villes, dieu de la guerre ; si, tel était le cas, depuis le temps que durent ces querelles, ils auraient franchi le pas de la guerre. Leurs imprécations sont aussi violentes que leur intention de franchir le Rubicon du conflit armé est anecdotique. L'héroïsme verbal, ne nous y trompons pas, est des deux côtés. Le conflit s'est souvent arrêté aux médias. Les deux radios voisines relayant chacune les positions officielles. C'est cette fameuse guerre des ondes qui a marqué et qui marquent encore, de temps en temps, les relations entre les deux Congo. Le peuple, quant à lui, a cessé depuis de croire aux billevesées politiciennes que sont ces brouilles incessantes. Les événements récents, l'entrée, le 17 mai 1997, à Kinshasa des forces de l'AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) d'un côté et la guerre du 5 juin 1997, quelques mois plus tard, de l'autre, ont contribué à modifier profondément la perception parfois erronée que les riverains du fleuve Congo avaient les uns pour les autres.
Brazzaville et Kinshasa, à tour de rôle, ont constitué, pendant ces périodes confusionnelles, des bases de repli pour les citoyens des deux rives.

Dans ces cas exceptionnels, le peuple vit avec obstination sa relation vicinale malgré les tours et les détours de l'histoire. De fait, Yoro, port fluvial, situé à Mpila, endroit interlope historique de traversée du fleuve Congo, a été appuyé par le lieu dit « La Main Bleue », du nom d'un célèbre cabaret de Bacongo. Yoro était le nom d'un originaire du Sénégal, père du célèbre journaliste Jean Bruno Thiam. À ces deux endroits, il faut ajouter le port clandestin dit du Score (actuellement Casino). La rumeur affirme que c'est là précisément que Kongolo, alias « Saddam Hussein », fils de l'ancien président Mobutu, en fuite, débarqua à Brazzaville, après l'entrée des forces de l'AFDL, dans Kinshasa.

Les deux Congo sont liés par l'histoire et la géographie. Les historiens l'ont dit et redit. Cette communauté de destin doit être perpétuée contre vents et marées mais surtout contre le vent de nos histoires récentes. Les relations entre les deux Congo sont une parfaite illustration de la marche d'une histoire qui se nourrit d'un passé commun aux multiples héritages qui font du rêve d'un Grand Congo, chanté par nos aèdes, une perspective mirobolante et gratifiante, si nous pouvions enfin dépasser nos nombrilismes post Berlin 1885.

Mfumu

 

Commentaires

Querelle ou Manipulation ? Faux semblants.

Bonjour, concernant cette "fameuse" querelle que l'on veut attribuer aux autochtones, j'ai une autre version qui vient - en ce qui la concerne - de ceux qui par la suite ont du porter les chaînes du colonialisme qui s'en est suivi. Pour rappel à ceux qui voudraient continuer à écrire l'histoire avec l'encre des "perdants" (donc les humiliant) : une majeure partie de l'actuelle RDC, la totalité de l'actuelle République du Congo, la totalité de l'actuelle République de Centrafrique, la totalité de la République du Gabon, la totalité de l'Angola, la totalité du Cameroun, la partie sud du Tchad ... tous ces territoires étaient composantes du royaume Kongo. Dans les années 60, tous les locaux ressentaient encore somatiquement leur appartenance au royaume Kongo. Que certains, décident de revendiquer une identité autre voire individuelle (voir Centrafrique, Cameroun) au moment des indépendances n'a juste été que le début de la balkanisation du royaume. Ceci comme explication de la revendication légitime de chacun de ces pays à la dénomination Congo (déformation occidentale). Ne pas confondre royaume Kongo avec identité Kongo. C'est la raison pour laquelle, par rapport à des coïncidences historiques certains avaient plus intérêt que d'autres à utiliser le terme C(K)ongo. Il ne faut pas chercher plus loin : "diviser pour mieux régner" nécessitait de balkaniser la notion Kongo qu'elle soit une identité ou pas ET de laisser des entités se battre pour la conserver. Congo-B, Congo-K, Angola, Centrafrique, Cameroun, Sud-Tchad ... nul n'a la priorité sur la dénomination C(K)ongo. Revenir dessus est un obscurantisme digne du retour au royalisme. MJ
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